A votre service !

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22 janvier 2016

A votre service !

Je suis serveur, mais je nourris une passion indéfectible pour le football. Témoignage ironique de celui qui vit sa vie de footballeur par procuration.

Tout a commencé en 2012. Français fraîchement débarqué à Berlin, libre de tout contrat, pourtant jeune et ambitieux, je cherchais un club (une entreprise dans laquelle m’implanter durablement). Après quelques essais plus ou moins fructueux, c’est naturellement que je me suis tourné vers un club de gastronomie française: le FC La Cocotte. N’ayant pas fait de centre de formation, j’ai commencé au bas de l’échelle. Je m’occupais du vestiaire. En bon intendant, je lavais les maillots (la plonge), j’épluchais les oranges… A la suite d’une cascade de blessures et autres forfaits, je me suis retrouvé sur le terrain (en salle). D’abord remplaçant, mes honorables performances m’ont vite propulsé titulaire, à envoyer les assiette comme Lacazette enfilait les pions.
Après deux saisons pleines au FC La Cocotte, j’avais besoin de changer d’air, de découvrir un nouveau championnat. L’Allemagne est un championnat intéressant et relativement rémunérateur, malgré l’absence, pendant longtemps, d’un salaire minimum. Aujourd’hui, les meilleurs spécialistes parviennent à vivre décemment grâce à des primes de match très avantageuses et institutionnalisées (les pourboires). Encore faut-il que ces primes soit équitablement distribuées.

A la suite d’un transfert opportun, je me suis retrouvé dans la très réputée Liga Suisse. Le joueur français y jouit d’une réputation très correcte, à condition qu’il maîtrise un minimum la langue de Schweinsteiger. Lorsque j’ai postulé pour un poste en novembre 2014, 3 clubs se sont montré intéressés par mon profil franco-allemand: l’alliance de la technicité française et du pragmatisme allemand, cette capacité à suivre les consignes, tout en mettant un grain de folie dans le match quand c’est nécessaire.
A la suite de contacts téléphoniques brefs mais sincères avec le coach de l’olympique Waldhus Bodmen (situé à Saas Fee, canton Valais), j’ai très vite compris que le club me voulait vraiment. Ils s’étaient déjà renseignés sur mon profil auprès de mon club précédant. Au vue des conditions contractuelles, je n’ai pu refuser. J’y serais allé à pied s’il avait fallu, comme dirait certains collègues. J’ai signé d’abord pour une saison, puis, par le jeux des prolongations, me voici pour la troisième saison buteur au pied des pistes de ski.

Au début de ma carrière ici, l’intensité était dure à suivre. On ne passe pas comme ça de la Bundesliga à l’excellente Liga Suisse. Ici, les salaires sont élevés, ce qui a pour conséquence d’attirer les meilleurs spécialistes de toutes l’Europe. Allemands, Français, mais aussi Tchèques, Autrichiens, Portugais, Serbes sont présents en nombre. La concurrence est acerbe et les places de titulaires sont chères. Une fois qu’on est dans l’effectif, qu’on a la confiance de l’entraîneur, on participe à des rencontres de très haut niveau. C’est un peu la champions league tous les jours. Les matchs sont longs, les prolongations fréquentes. Les supporters (les clients) sont réputés pour être plutôt exigeants.

La saison ne dure que trois mois, mais elle est d’une grande intensité! Les rencontres sont quasi quotidiennes. Le contexte est très professionnel, les infrastructures d’une grande qualité. Dans mon équipe, les joueurs sont très bien traités: nos affaires sont lavés, ceux qui le veulent sont logés, nourris. Lorsque j’arrive au vestiaire, tout est prêt. Je n’ai plus qu’à penser au terrain et régaler les supporters. Il faut gagner en 6 mois de quoi vivre un an, et lorsqu’on fait un bon match, les primes peuvent être très élevées.

La passion, la passion…

Si on est dans une bonne équipe, cela peut-être très intéressant. Quel pied de faire un bon match, dans un stade (restaurant) plein, de se sortir ensemble de situations stressantes grâce à notre organisation tactique et à notre travail. Notre club est international: une Tchèque, une Allemande, une Suisse, une Ukrainienne et moi sommes sur le terrain. Nous sommes assistés sur le banc (en cuisine) d’un coach Suisse, un préparateur physique serbe, un tacticien croate, un assistant roumain et une kiné portugaise. Le public vient lui aussi du monde entier. En Suisse, les places pour voir un match dans un bon stade sont chères : eux à trois fois le prix d’un match correct en France ou en Allemagne. Pourtant les spectateurs sont nombreux. Ils viennent massivement de toutes l’Europe: Allemagne, Hollande, Russie, Italie. Parfois même d’Inde ou du Qatar. C’est le monde qui triomphe à chaque rencontre. Dans ce contexte hypermondialisé, on démontre tous les jours que l’on peut faire de grandes choses ensemble, peu importe d’où l’on vient.

Des carrières courtes

Comme aurait pu le dire n’importe quel footballeur jetant un regard lucide sur son métier: « Les carrières sont courtes. Le bon joueur moderne doit séduire, doit être poli et élégant, en pleine forme mentale et physique. Si tu fais la saison de trop ça se voit. Tu as une caravane, les supporters te huent. Ils ne reviennent pas. Jusqu’à 35 ans, si le corps suit et si on a une bonne hygiène de vie, ça va, mais il faut penser à la reconversion. Certains restent dans le milieu, reprennent un club. D’autres changent complètement de voie. »

Malgré tout, les joueurs sont souvent jugés comme des gens assez simples et il leur est difficile de rebondir, même après d’honorables carrières. Manifestement, beaucoup mésestiment l’exigence du métier, alors que, lorsqu’il est pratiqué à haut niveau, il demande la gestion simultanée de nombreux paramètres. En terme d’exigence organisationnelle, cela n’a rien à envier à bien des métiers dits «qualifiés». Je ne parle pas ici du petit joueur qui se contente de passes latérales sans imagination et sans sourire. Celui-ci a choisi de jouer tel un milieu défensif quelconque, dispensable ou aisément remplaçable, un latéral de ligue 1, un Sylvain Armand, ou un Jeremy Morel. Je parle plutôt du bon professionnel, du numéro dix, l’organisateur, celui qui régale les spectateurs. Il a, en plus de la bonne organisation du jeu, un souci pour l’esthétique, le style, l’esprit, le dépassement de soi et de sa fonction. Le Maradona du service, le Zidane de l’assiette… Il maîtrise le stress de se produire quotidiennement devant une foule, qui attend chaque jour une performance à la hauteur du prix de la place. Telle la mer, qui porte les plus lourds bateaux sans forcer, il lui semble naturel de bien jouer. D’ailleurs, même quand il joue mal, il joue mieux que les autres.

Le joueur retrouve difficilement ce qui fait le piment de son sport dans les autres métiers. C’est peut-être ça, vieillir, perdre la tension des jours de match, lorsqu’un gros événement approche. Sentir qu’on n’aura plus le coup de rein pour faire basculer le destin d’une rencontre.

Voilà ce qui m’amène à aimer ce dur métier de serveur, tant que je suis assez jeune pour le pratiquer.

Etre sympa, ce n’est pas si compliqué.

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